Tribune de Zacharie Mudimbi, économiste, analyste & chercheur sur les questions monétaires & finances publiques.
Le 23 mars 2026, dans la salle Panorama du Fleuve Congo Hôtel à Kinshasa, la République démocratique du Congo a posé un acte à la fois technique et profondément politique : réunir ses partenaires techniques et financiers autour du financement du deuxième Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH-2). Sous le thème évocateur « Investir dans les données, c’est investir dans l’avenir de la RDC », cette table ronde, organisée par le ministère du Plan sous la conduite de Guylain Nyembo Mbwizya, en présence du Chef de l’État, a rappelé une évidence trop longtemps ignorée : on ne gouverne pas un pays sans connaître sa population.
Mais derrière cette évidence se cache une réalité plus profonde : la qualité de la gouvernance d’un État dépend directement de la qualité de ses données. Et sur ce terrain, la RDC accuse un retard historique.
Une exigence internationale ignorée pendant quatre décennies
Les Nations unies recommandent aux pays, en particulier aux pays en développement, d’organiser un recensement général de la population tous les dix ans. Cette exigence vise à garantir une planification efficace, fondée sur des données actualisées et fiables. En République démocratique du Congo, cette recommandation est restée lettre morte pendant 42 ans.
Depuis le dernier recensement de 1984, le pays évolue dans un environnement profondément transformé :
- une croissance démographique soutenue et difficilement maîtrisable,
- une urbanisation rapide, souvent non planifiée,
- une pression accrue sur les services sociaux de base.
Dans ces conditions, continuer à planifier sur la base de données anciennes revient à institutionnaliser l’incertitude dans la décision publique.
Une faille structurelle dans la gouvernance publique
Aujourd’hui, une réalité s’impose avec force : sans données fiables, les questions les plus élémentaires restent sans réponse :
- Combien sommes‑nous réellement ?
- Où vivons‑nous ?
- Qui sont les plus vulnérables ?
Cette absence de statistiques actualisées constitue bien plus qu’un déficit technique : c’est une faille structurelle dans la gouvernance publique.

Elle limite profondément la capacité de l’État à :
- cibler efficacement les politiques sociales et réduire les inégalités,
- allouer rationnellement les ressources publiques dans un contexte de rareté budgétaire,
- anticiper les besoins futurs en matière d’infrastructures, d’éducation et de santé.
Autrement dit, elle fragilise la cohérence même de l’action publique et ouvre la voie à des décisions approximatives, parfois inefficaces, voire coûteuses.
Le recensement : un instrument de souveraineté et de rationalisation économique
Le RGPH-2 ne se résume pas à une opération technique de collecte de données. Il constitue un levier stratégique de transformation de l’État.
Ses retombées attendues sont considérables :
- une connaissance fine et désagrégée de la population dans les 26 provinces,
- une cartographie précise de la pauvreté et des vulnérabilités,
- une meilleure planification des infrastructures de base (écoles, hôpitaux, routes),
- une contribution majeure à la production des indicateurs des Objectifs de Développement Durable.
Mais au‑delà des résultats, le processus lui‑même est porteur d’opportunités :
- création d’emplois pour la jeunesse congolaise,
- renforcement des capacités des institutions nationales, notamment le système statistique,
- modernisation des outils de collecte et de traitement des données,
- émergence de dynamiques économiques locales autour des équipements numériques.
En réalité, un recensement bien conduit permet de réduire les inefficacités publiques et d’optimiser l’allocation des ressources. C’est donc un investissement à fort rendement économique et social.
Une mobilisation financière sous encadrement international
Le coût global du RGPH-2 est estimé à 192 millions de dollars américains.
Les contributions annoncées traduisent une mobilisation significative :
- 30 millions mobilisés par l’État congolais,
- 75 millions annoncés par la Banque mondiale,
- 80 millions de la Banque africaine de développement, dont :
- 50 millions pour les opérations de recensement,
- 30 millions pour le renforcement des capacités institutionnelles, notamment de l’appareil statistique et de la chaîne de planification, programmation, budgétisation et évaluation,
- 3 millions immédiatement disponibles annoncés par l’UNFPA et l’UNICEF pour le lancement des activités.
L’ensemble du dispositif repose en grande partie sur une gestion fiduciaire coordonnée par le Fonds des Nations unies pour la population, en tant que chef de file.
Ce mécanisme vise à garantir :
- la transparence dans l’utilisation des fonds,
- la traçabilité des ressources mobilisées,
- le respect des standards internationaux en matière de gestion financière.
Ce choix, bien que pertinent sur le plan technique, traduit également une exigence implicite de crédibilité et de confiance.
Le paradoxe congolais : se compter avec l’appui des autres
La mobilisation des partenaires internationaux est un signal positif. Elle traduit une reconnaissance de l’importance stratégique du recensement.
Mais elle met aussi en lumière une contradiction fondamentale : la dépendance persistante à l’égard des financements extérieurs pour une fonction régalienne essentielle : produire ses propres données stratégiques.
Cette situation soulève plusieurs interrogations :
- la capacité de l’État à mobiliser ses ressources internes,
- la hiérarchisation des priorités budgétaires,
- la soutenabilité de cette dépendance à long terme.
Car au fond, il ne s’agit pas uniquement de financer une opération ponctuelle. Il s’agit de poser les bases d’une souveraineté statistique durable, condition indispensable à une gouvernance efficace.
Du financement à l’exécution : le véritable test de crédibilité
Au-delà des annonces, le véritable défi commence. Le succès du RGPH-2 dépendra de la capacité à transformer les engagements en résultats concrets.
Cela implique :
- des décaissements effectifs et rapides,
- une coordination rigoureuse entre les acteurs,
- une gestion transparente et responsable,
- une forte mobilisation de la population.
Dans un contexte marqué par des défis logistiques, sécuritaires et institutionnels, une variable sera déterminante : la confiance. Sans confiance, même les meilleurs dispositifs techniques peuvent échouer.
Conclusion
Le recensement à venir constitue bien plus qu’une opération statistique. Il représente un test de crédibilité pour l’État congolais.
Il offre l’opportunité de passer :
- d’une gouvernance fondée sur l’approximation à une gouvernance fondée sur la preuve,
- d’une planification incertaine à une stratégie structurée,
- d’une dépendance structurelle à une ambition de souveraineté.
La RDC a aujourd’hui l’occasion de corriger une anomalie historique. Mais cette opportunité impose une exigence : celle de l’efficacité et de la rigueur dans l’action publique.
Recommandations stratégiques
Pour garantir le succès, la crédibilité et l’impact durable du RGPH-2, plusieurs priorités s’imposent :
- Renforcer durablement la mobilisation des ressources internes.
La RDC doit progressivement réduire sa dépendance aux financements extérieurs en améliorant la mobilisation fiscale et en rationalisant les dépenses publiques. Le financement des fonctions régaliennes, notamment la production de données, doit devenir une priorité budgétaire nationale. - Garantir une transparence irréprochable dans la gestion des fonds.
La gestion fiduciaire constitue une opportunité de renforcer la crédibilité du processus. Toutefois, elle doit être accompagnée d’un mécanisme national indépendant de suivi, intégrant des audits réguliers, des publications périodiques et un accès public à l’information, afin de consolider la confiance des citoyens et des partenaires. - Assurer la protection, la confidentialité et la souveraineté des données.
La réussite du recensement repose sur la confiance de la population. Cette confiance ne peut être obtenue sans garanties solides en matière de protection des données. Il est impératif de :
- garantir la confidentialité des informations collectées,
- assurer leur utilisation strictement statistique et non politique,
- renforcer le cadre juridique national en matière de protection des données,
- sécuriser les infrastructures numériques contre les risques de fuite ou de manipulation.
- Institutionnaliser un système statistique moderne et intégré.
Le RGPH-2 ne doit pas être une opération isolée. Il doit marquer le point de départ d’un système statistique national performant, capable de produire régulièrement des données fiables et actualisées. Cela implique un renforcement durable des capacités de l’INS et une meilleure articulation entre production de données et décision publique. - Assurer une appropriation nationale et citoyenne forte.
Le recensement doit être compris, accepté et soutenu par la population. Une stratégie de communication claire, inclusive et pédagogique est essentielle pour garantir la participation et éviter les résistances, notamment dans les zones les plus reculées. - Intégrer systématiquement les données dans le cycle des politiques publiques.
Les données issues du recensement doivent être utilisées de manière effective dans :
- la planification du développement,
- la programmation budgétaire,
- le suivi et l’évaluation des politiques publiques.
- Renforcer les capacités humaines et technologiques de l’État.
Au-delà de l’opération de recensement, il est essentiel d’investir dans la formation des agents, dans les outils numériques et dans les infrastructures statistiques, afin de garantir la pérennité du système et l’autonomie nationale dans la production et l’analyse des données. - Mettre en place un mécanisme permanent de financement des opérations statistiques.
Pour éviter de retomber dans un cycle de dépendance et d’irrégularité, la RDC gagnerait à créer un fonds national dédié aux statistiques publiques, alimenté de manière régulière, afin de garantir la tenue périodique des recensements et enquêtes.





















