Par Maître Jean-David OKOLOBA LABOR, Avocat au Barreau de Kinshasa/Gombe et Analyste économique
Selon la Banque mondiale, « l’inclusion financière signifie que les individus et les entreprises ont accès à des produits financiers utiles et abordables qui répondent à leurs besoins (paiement, épargne, crédit, assurances…), fournis de manière responsable et durable ».
Différents services sont mis à contribution pour réussir l’inclusion financière. Il s’agit de :
- L’épargne (comptes bancaires, portefeuilles électroniques) ;
- Le crédit (microcrédits, prêts) ;
- L’assurance (santé, agriculture, etc.).
Dans le but d’assurer l’inclusion financière en République Démocratique du Congo et de valoriser la monnaie nationale, la Banque Centrale du Congo (BCC), par le biais du Comité de politique monétaire, a pris un certain nombre de mesures le 09 avril 2026, lesquelles entreront en vigueur le 09 avril 2027.
La mesure phare demeure l’interdiction des transactions en espèces en devises étrangères. Cette mesure est ainsi libellée :
« Aucune personne, physique ou morale, ne sera plus autorisée à effectuer des transactions en espèces en monnaies étrangères. Toute transaction en espèces en monnaie étrangère ne pourra se faire que par voie scripturale. »
Cette disposition sonne le glas des transactions en cash en devises étrangères en dehors du circuit bancaire et des circuits non traçables. Elle consacre désormais l’obligation de passer par :
- Les comptes bancaires ;
- Les virements ;
- Les cartes bancaires ;
- Les services de mobile money.
Dans un État doté d’un système financier structuré et stable, une telle réforme vise à moderniser l’économie, renforcer la souveraineté monétaire et accélérer la transition vers une économie numérique. Toutefois, dans le contexte congolais marqué par une forte dollarisation, l’informalité et les faiblesses structurelles du système financier, cette réforme soulève autant d’espoirs que de préoccupations.

I. AVANTAGES DE LA MESURE
1. REVITALISER LES BANQUES COMMERCIALES ET FAVORISER L’INCLUSION FINANCIÈRE
Avec l’obligation de passer par le circuit bancaire ou le mobile money, tout agent économique : entreprises, commerçants ou ménages, ayant besoin d’effectuer des transactions en devises étrangères sera contraint d’ouvrir un compte bancaire et d’utiliser des instruments de paiement modernes.
Cette situation entraînera inévitablement :
- Une augmentation de la clientèle bancaire ;
- Une hausse du volume des opérations financières ;
- Une croissance des dépôts dans le système formel.
Outre les banques commerciales, les services de mobile money connaîtront également un développement important, favorisant ainsi la digitalisation de l’économie congolaise et l’émergence progressive d’une économie numérique.
2. FAVORISER L’APPRECIATION DU FRANC CONGOLAIS ET LA SOUVERAINETÉ MONÉTAIRE
Le recours accru au franc congolais dans les transactions nationales peut contribuer à restaurer progressivement la confiance des agents économiques dans la monnaie nationale.
Cette dynamique pourrait :
- Réduire l’usage du dollar américain dans l’économie ;
- Renforcer la souveraineté monétaire de l’État ;
- Permettre à la Banque Centrale du Congo de mieux contrôler la masse monétaire et l’inflation ;
- Favoriser une relative stabilité des prix des biens et services.
La dédollarisation constitue ainsi un instrument de renforcement de la politique monétaire nationale.

3. LA TRAÇABILITÉ DES OPÉRATIONS FINANCIÈRES
La mesure de la Banque Centrale du Congo constitue également un outil important dans la lutte contre :
- Le blanchiment des capitaux ;
- Le financement du terrorisme ;
- La fraude fiscale ;
- Les flux financiers illicites.
Selon les Nations Unies (Convention de Vienne de 1988 et Convention de Palerme de 2000), le blanchiment des capitaux consiste notamment à :
- Convertir ou transférer des biens en sachant qu’ils proviennent d’une infraction ;
- Dissimuler ou déguiser l’origine, la nature ou la propriété de ces biens ;
- Acquérir ou utiliser ces biens en connaissance de leur origine illicite.
En République Démocratique du Congo, plusieurs investissements, notamment dans le secteur immobilier, sont parfois d’origine douteuse, voire illicite. L’absence de traçabilité des flux financiers en devises étrangères rend difficile tout contrôle effectif de l’origine des fonds.
Grâce à l’obligation de passer par les circuits bancaires et électroniques, l’État pourra mieux identifier les mouvements financiers suspects et renforcer les mécanismes de contrôle économique et fiscal.
4. MODERNISATION DU SYSTÈME FINANCIER
Cette réforme peut également accélérer la modernisation du système financier congolais à travers :
- Le développement des paiements électroniques ;
- L’expansion du mobile banking ;
- L’amélioration de la bancarisation ;
- La réduction progressive de l’économie informelle.
Elle peut ainsi constituer un levier stratégique pour l’intégration de la RDC dans l’économie numérique mondiale.

II. INCONVÉNIENTS ET RISQUES DE LA MESURE
1. RISQUE D’EXCLUSION FINANCIÈRE
Une grande partie de la population congolaise ne possède pas de compte bancaire. De plus, les banques commerciales disposent d’une couverture géographique limitée, particulièrement dans les zones rurales.
Plusieurs régions du pays souffrent encore :
- D’un faible accès à Internet ;
- D’un déficit d’électricité ;
- D’une insuffisance des infrastructures numériques.
Or, les services financiers numériques nécessitent une connexion fiable et permanente. Cette situation risque donc d’exclure une partie importante de la population des transactions financières en devises étrangères.
2. DÉVELOPPEMENT DU MARCHÉ PARALLÈLE DES DEVISES
Dans plusieurs pays ayant appliqué des politiques similaires, il a été observé un développement du marché noir des devises étrangères.
Lorsque le système bancaire ne garantit ni rapidité, ni disponibilité suffisante des devises, les opérateurs économiques se tournent vers les circuits parallèles.
Cette situation peut entraîner :
- Une spéculation accrue ;
- Un taux de change incontrôlé ;
- Une perte d’efficacité de la politique monétaire ;
- Une aggravation de la dépréciation du franc congolais.
3. RALENTISSEMENT DES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES
L’expérience angolaise a démontré que ce type de réforme peut provoquer un ralentissement économique lorsqu’elle est appliquée dans une économie fortement dépendante des importations.
Or, la République Démocratique du Congo reste une économie extravertie, dépendante :
- De l’exportation des matières premières ;
- De l’importation des produits finis et des biens de première nécessité.
La faiblesse des exportations limite la capacité de la Banque Centrale à disposer d’importantes réserves en devises étrangères.
En conséquence, les risques suivants peuvent apparaître :
- Pénurie de devises étrangères ;
- Difficultés d’importation ;
- Hausse des prix ;
- Inflation ;
- Baisse de l’activité économique.

4. RISQUE DE DISPARITION DES CAMBISTES INFORMELS ET AUGMENTATION DU CHÔMAGE
En République Démocratique du Congo, le taux de chômage est très élevé. Face à la difficulté de trouver un emploi adéquat, plusieurs jeunes, y compris les diplômés d’universités se sont lancés dans le secteur informel, notamment le métier des cambistes informels. Grâce à ce métier, beaucoup ont trouvé une certaine stabilité financière, au point de se prendre en charge et prendre en charge leur famille et certains de leurs proches. Or, cette mesure conduira inévitablement à la disparition de ce métier informel avec comme risque d’augmenter le chômage et d’accroître la pauvreté.
III. ANALYSE CRITIQUE
La réussite d’une politique de dédollarisation dépend avant tout de la confiance de la population dans la monnaie nationale.
Or, cette confiance demeure fragilisée par :
- L’inflation persistante ;
- L’instabilité économique ;
- La faiblesse du tissu productif national ;
- La forte dépendance aux importations ;
- Les antécédents historiques de dépréciation du franc congolais.
La dédollarisation ne peut donc pas être uniquement imposée par des mesures administratives ou réglementaires. Elle doit impérativement s’accompagner :
- D’une stabilité macroéconomique ;
- D’une diversification de l’économie ;
- D’une amélioration de la gouvernance publique ;
- D’une gestion rigoureuse des finances publiques ;
- D’une politique crédible de stabilité monétaire.
Sans ces réformes structurelles, le risque est de voir la population continuer à privilégier le dollar américain comme valeur refuge.

IV. RECOMMANDATIONS
Pour garantir le succès de cette réforme, plusieurs mesures d’accompagnement apparaissent indispensables :
- Appliquer la réforme de manière progressive afin d’éviter tout choc économique ;
- Développer l’accès aux services financiers, surtout dans les zones rurales ;
- Réduire les coûts des services bancaires ;
- Renforcer les infrastructures numériques et énergétiques ;
- Stabiliser durablement le franc congolais ;
- Sensibiliser la population à l’éducation financière ;
- Encadrer et intégrer progressivement les cambistes informels dans le secteur formel ;
- Renforcer la production nationale afin de réduire la dépendance aux importations.
Par ailleurs, les autorités monétaires doivent éviter de réduire artificiellement l’accès de la population aux devises étrangères tout en utilisant elles-mêmes ces devises au sein des circuits officiels. La crédibilité de la réforme dépendra également de l’exemplarité des institutions publiques et de la volonté politique de garantir une gestion transparente et cohérente de la politique monétaire.
En tout état de cause, les mesures prises par la Banque Centrale du Congo doivent être mises en œuvre avec prudence, progressivité et réalisme afin d’éviter des perturbations majeures du marché et préserver la stabilité économique et sociale du pays.





















