C’est un scénario rarement perçu dans la communication interinstitutionnelle en République Démocratique du Congo. Alors que la Banque Centrale du Congo affirmait, dans un post sur le réseau social X le 3 décembre, que l’appréciation du franc congolais n’avait pas freiné la mobilisation des recettes à la fin du mois de novembre 2025, le ministère des Finances est monté au créneau, indiquant d’après les données en sa possession, qu’au cours du dernier trimestre de l’année, les recettes publiques enregistrent une régression tributaire à l’appréciation de la devise nationale.

À la fois étonnant et surréaliste, “le coup de gueule” du ministère des Finances, visant à clarifier les choses, a davantage jeté le flou sur les rapports entre l’autorité monétaire et le portefeuille des Finances publiques.
Tension et malaise entre les deux institutions
À coup de publications via leurs comptes officiels sur X, les deux institutions se sont contredites. Selon la banque centrale, le niveau de recettes mobilisées par le trésor, à fin novembre, est supérieur aux assignations retenues dans le plan de trésorerie de l’État.
« Une analyse graphique démontre que l’appréciation du franc congolais sur le marché des changes n’a pas freiné la mobilisation des recettes publiques. En effet, au mois de novembre 2025, comme depuis le début de l’année, les réalisations ont été systématiquement supérieures aux assignations. », lit-on dans le post de la BCC.
Le recadrage du ministère des finances ne s’est pas fait attendre. Dans un post sur X, au lendemain de la publication de la BCC, la cellule de communication du ministère a violemment critiqué les analyses de l’autorité monétaire.
« Il est important de souligner que cette analyse est erronée et inexacte basée sur des recettes cumulées et comprenant même des avances fiscales, dans ce contexte où la coordination des politiques économiques est plus que nécessaire. Le cadrage du Fonds monétaire international pour le dernier trimestre de l’année 2025 ainsi que les données des administrations financières confirment la perte des recettes suite à l’appréciation du franc congolais. Communication officielle à suivre », a rétorqué la cellule de communication du ministère.
Cet épisode soulève, au sein de l’opinion, de nombreuses interrogations sur la coordination des politiques économiques, dans un contexte déjà délicat.
Communication non coordonnée, fracture institutionnelle inquiétante
La fracture institutionnelle inquiète l’économiste Zacharie Mudimbi. Selon lui : « La querelle dépasse le simple désaccord technique. Elle révèle un grave déficit de coordination entre la politique monétaire et la politique budgétaire, une communication institutionnelle non harmonisée, une bataille de narration entre deux voix censées parler d’une seule voix, et surtout, un choc réputationnel pour un pays où la confiance économique est fragile. »
Pourtant, d’après le chercheur, dans les économies émergentes, la cohérence institutionnelle n’est pas un détail mais une condition de survie.
Evoquant la vérité des chiffres le Spécialiste des questions monétaires et des finances publiques affirme que l’appréciation de la monnaie nationale coûte aux recettes publiques :
« Contrairement à l’optimisme de la BCC, les analyses du ministère des Finances, appuyées par le cadrage du FMI, montrent une réalité moins réjouissante ;
- L’appréciation accélérée du franc congolais réduit mécaniquement la base imposable.
- Les transactions en dollars, converties à un taux plus fort, génèrent moins de recettes fiscales en francs.
- Certaines recettes présentées comme mobilisées pourraient être anticipées ou non encore définitivement. »
À cela s’ajoute « le rôle des entreprises minières, grandes contributrices au budget de l’État, qui tiennent leur comptabilité en devise américaine. Mais, parallèlement, elles paient leurs impôts en francs congolais. Ainsi, lorsque les assignations budgétaires ont été fixées au taux de 2 800 FC/USD, mais que l’appréciation de la monnaie conduit au taux de 2 300 FC/USD au moment du paiement, l’impact est direct, massif et inévitable », explique l’économiste.
Par conséquent, en dépit d’une activité minière dynamique, les régies financières enregistrent une contre-performance en francs congolais. Cela s’explique par un mécanisme simple : « à chiffre d’affaires égal en dollars, l’État encaisse beaucoup moins en francs. »
Aussi étonnant que cela puisse paraître, le pays perd des recettes à mesure que sa monnaie se renforce. Pour le Chercheur en Monnaie et Finances Publiques, « cette dynamique connue, documentée, est clairement minimisée. »
Cependant, il rassure que « toutes les narrations s’effaceront devant la loi de reddition des comptes de 2025. »
Après la mise au point du ministre des Finances sur le rôle de son ministère dans la mobilisation des ressources lors de l’élaboration du budget de l’État pour l’exercice 2026, face au Vice-premier ministre en charge du budget qui affichait des ambitions de mobiliser davantage de recettes, la récente communication de l’autorité budgétaire, contredisant les prévisions de la Banque centrale, interroge sur la coordination de la communication entre les institutions.
Cet épisode illustre combien l’architecture de la gouvernance économique est fragilisée. D’où la nécessité, selon l’analyste, de mettre en place une communication coordonnée, un partage transparent des données, une cohérence entre discours monétaire et discours budgétaire ainsi qu’un strict respect des cadres convenus avec les partenaires.
Osée Kabamba















