RDC : la multiplication des adjudications du Trésor révèle-t-elle une pression sur la liquidité ?

Par Osée KABAMBA

Tribune de Zacharie Mudimbi, Économiste, Analyste & Chercheur sur les Questions Monétaires & Finances Publiques.

Depuis quelques semaines, la République démocratique du Congo observe une intensification des opérations d’adjudication des bons et obligations du Trésor. Cette évolution mérite une attention particulière, car elle peut fournir des indications importantes sur l’état de la trésorerie publique et sur la dynamique de liquidité dans le système financier.
Entre le 24 février et le 10 mars 2026, le ministère des Finances a annoncé plusieurs opérations successives sur le marché domestique des titres publics.
Le 24 février 2026, le Trésor public visait une mobilisation de 70 millions de dollars américains. Quelques jours plus tard, le 3 mars 2026, une double adjudication a été organisée :

  • 50 millions USD à travers des obligations du Trésor libellées en dollars américains ;
  • 40 milliards de francs congolais via des bons du Trésor en monnaie nationale.

Enfin, le 10 mars 2026, une nouvelle adjudication d’obligations du Trésor en dollars américains a été annoncée pour un montant de 50 millions USD, avec un taux d’intérêt de 9 %, une maturité de 18 mois et une modalité de remboursement du principal chaque 6 mois, en dollars américains.
Au total, en l’espace de quelques semaines seulement, le Trésor congolais a cherché à mobiliser 170 millions USD et 40 milliards de francs congolais sur le marché domestique.

Une fréquence inhabituelle des adjudications

Dans une gestion normale des finances publiques, les adjudications de titres constituent un outil éprouvé par lequel l’État mobilise des ressources pour répondre à ses besoins de trésorerie. Cependant, lorsque ces émissions se multiplient et dépassent le calendrier annuel prévu, cela traduit bien plus qu’une simple opération financière : c’est un indicateur clair de tensions macroéconomiques, révélant à la fois la pression sur la liquidité et les limites de la mobilisation des recettes publiques.

Une pression croissante sur la liquidité.
Dans un système financier, La liquidité, ici, désigne la capacité d’un actif financier à se transformer rapidement en monnaie sans perte notable de valeur. Lorsque cette liquidité se tend, les acteurs économiques cherchent à sécuriser davantage de moyens de paiement pour honorer leurs engagements. Dans ce contexte, l’État est amené à augmenter la fréquence des émissions de titres publics afin d’absorber les ressources disponibles sur le marché et de répondre à ses besoins immédiats de financement.
Un risque de déséquilibre sur les marchés monétaire et de change
Le recours fréquent aux adjudications de titres publics devient un signal inquiétant pour l’économie congolaise.

Dans un pays où la dollarisation domine, une grande partie des ressources financières circule en devises étrangères. Lorsque ces adjudications sont majoritairement libellées en dollars, elles renforcent la préférence pour la devise américaine et accentuent la demande de dollars, mettant le franc congolais sous pression constante.
Cette situation crée un double effet : sur le marché monétaire, la liquidité se raréfie, ralentissant la circulation normale de la monnaie et compliquant le financement des activités économiques. Sur le marché des changes, la volatilité augmente : la demande de devises étrangères s’intensifie, fragilisant l’équilibre du taux de change et accentuant les fluctuations du franc.

Zacharie Mudimbi, Économiste, Analyste & Chercheur

Le signal d’un essoufflement de la mobilisation des recettes
Au-delà de la seule question de la liquidité, la multiplication des adjudications de titres publics traduit également un essoufflement préoccupant de la mobilisation des recettes publiques. L’État, déjà lourdement engagé dans le paiement des salaires, doit faire face à des dépenses régaliennes incontournables, en particulier les charges sécuritaires et humanitaires imposées par le conflit armé persistant dans l’Est du pays, notamment dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu.

Ce contexte de crise se traduit par un manque à gagner significatif pour l’État, alors que les recettes fiscales et parafiscales peinent à couvrir régulièrement les besoins publics. Confronté à ces contraintes, le gouvernement est contraint de recourir plus fréquemment à l’endettement sur le marché domestique pour financer ses obligations immédiates. Cette pression est amplifiée par un taux de change défavorable, qui réduit le rendement réel des recettes, dans un pays où la majorité des transactions économiques se réalisent en devises étrangères.

Un enjeu central pour la stabilité macroéconomique

L’évolution récente du recours aux adjudications en RDC pose ainsi une question centrale : celle de l’équilibre entre la gestion de la trésorerie de l’État, la stabilité de la liquidité bancaire et la préservation des équilibres monétaires.
Si le développement du marché domestique des titres publics constitue une avancée importante dans la modernisation des finances publiques, sa gestion doit rester cohérente avec les objectifs plus larges de stabilité macroéconomique et de crédibilité de la politique monétaire.

Dans un contexte économique marqué par la dollarisation et par la volatilité du taux de change, la coordination entre la politique budgétaire et la politique monétaire apparaît plus que jamais essentielle pour préserver la stabilité financière du pays.  Faute de cette coordination, le pays s’expose à des tensions financières ainsi qu’à des chocs exogènes pouvant fragiliser l’ensemble de son économie.

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