La question de la mobilisation des recettes publiques en République démocratique du Congo ne se limite pas uniquement à l’efficacité des institutions impliquées. Elle interroge aussi la fiabilité des outils statistiques utilisés pour mesurer cette performance.
Alors que l’architecture institutionnelle, articulant régies financières, Ministère des Finances et Banque centrale du Congo, offre une cohérence apparente, la pratique dominante de présenter les données sous forme cumulée brouille la lecture des résultats mensuels. Cette approche, en masquant les variations réelles, engendre des biais qui compromettent l’évaluation fine des régies financières et la transparence du suivi budgétaire.
Impact du taux de change sur la mobilisation des recettes
Passant au peigne fin la corrélation existante entre les recettes publiques et le taux de change durant la période comprise entre janvier et novembre 2025, l’analyste et chercheur en monnaie et finances publiques Zacharie Mudimbi rappelle que « les assignations mensuelles, instrument central de pilotage budgétaire données par le ministère des Finances aux régies financières, correspondent aux minima mensuels de recettes que chaque régie est tenue de réaliser. »
Tout en indiquant que la détermination de ces objectifs mensuels s’appuie sur plusieurs paramètres, le chercheur fustige le fait que l’organe d’émission de la monnaie ait eu recours aux statistiques cumulées afin de minimiser l’incidence de l’appréciation du franc congolais sur la mobilisation des recettes au dernier trimestre de l’année en cours, selon un communiqué datant du 3 décembre.
Selon lui, « cette propriété mathématique empêche d’identifier directement les contre‑performances ponctuelles et peut donner l’illusion d’une performance soutenue, même lorsque les recettes mensuelles connaissent des baisses significatives. »
Il ajoute : « Une économie fortement dollarisée comme celle de la RDC est particulièrement sensible aux fluctuations du taux de change lorsqu’on observe les recettes en monnaie nationale. Une appréciation rapide du franc congolais réduit mécaniquement la contre‑valeur en CDF des recettes libellées ou indexées en dollars, effet qui ne peut être correctement mis en évidence qu’à travers l’analyse des recettes mensuelles réelles. »
Pour l’analyste Zacharie Mudimbi, en se limitant à une lecture nominale et cumulative, la BCC n’a pas intégré « l’effet de conversion lié au taux de change ». Pourtant, « dans un contexte de dollarisation élevée, la performance apparente des régies peut être davantage le reflet d’un effet de change que d’un accroissement réel de l’assiette fiscale ou de l’efficacité administrative. »
Si les statistiques cumulées sont pertinentes pour le suivi annuel des recettes, elles sont insuffisantes, voire trompeuses, lorsqu’il s’agit d’évaluer la performance mensuelle des régies financières et l’impact conjoncturel des variations du taux de change.
Vers une évaluation mensuelle et méthodologique
L’expert en monnaie reconnaît toutefois qu’à partir des cumuls publiés par la BCC, il est possible de reconstituer les recettes mensuelles réelles, permettant une analyse plus fine de la performance des régies financières et de leur lien avec l’évolution du taux de change.
Entre janvier et août, le taux est resté relativement stable (entre 2 847 FC et 2 882 FC pour 1 dollar). À partir du mois de septembre et jusqu’en novembre, le franc congolais a enregistré une forte appréciation.
Cette baisse rapide du taux de change coïncide avec une chute significative des recettes en franc congolais, ce qui, d’après le chercheur en monnaie, souligne l’impact de l’appréciation de la monnaie nationale sur la mobilisation des recettes publiques.
Dans son analyse, il indique que « 3 278,6 milliards CDF de recettes ont été mobilisées en septembre, 1 846,7 milliards CDF en octobre et 2 469,8 milliards en novembre », face à des taux de change respectifs de 2 605,5 ; 2 247,9 ; et 2 218,7.
À l’en croire, les assignations mensuelles, dans la plupart des cas, sont étroitement alignées sur les recettes effectivement réalisées, laissant une marge de manœuvre très limitée et rendant indispensable un suivi rigoureux des variations mensuelles pour une planification efficiente de la trésorerie de l’État.
Après avoir scruté méticuleusement les différentes données, l’économiste soutient que « dans un contexte de forte dollarisation, la valeur nominale des recettes publiques demeure ainsi étroitement dépendante de l’évolution du taux de change. »
Il conclut qu’une évaluation pertinente de la performance des régies financières en RDC requiert une approche méthodologiquement disciplinée, fondée sur l’analyse des recettes mensuelles réelles et l’intégration explicite de l’effet du taux de change, afin d’éclairer efficacement la décision budgétaire et d’éviter toute lecture erronée des performances fiscales.
Loin d’être anodin, le recadrage du ministère des Finances indiquant qu’au cours du dernier trimestre de l’année les recettes publiques enregistrent une régression tributaire à l’appréciation de la devise nationale alimente encore le débat et relance de profondes interrogations parmi les acteurs du secteur économique.















