Journalistes congolais sous pression : enquête sur les menaces, poursuites et exils

Par Fulgence Milay

Enquête – RDC.

Arrestations, poursuites judiciaires, menaces, agressions et exils : plusieurs journalistes et figures médiatiques congolais se retrouvent ces dernières années au centre de procédures ou d’incidents qui soulèvent de nouvelles interrogations sur l’état de la liberté de la presse en République démocratique du Congo. Denise Dusauchoy, Marina Kabaute, Pero Luwara, Steve Wembi ou encore Rodrigue Katsuva figurent parmi les noms régulièrement cités dans ce contexte.

Derrière les accusations portées contre certains d’entre eux et les violences dont d’autres ont été victimes, une question demeure : jusqu’où peut aller la confrontation entre le pouvoir politique et les journalistes critiques ?

Une « liste noire » dont l’existence officielle reste à établir

Dans les milieux journalistiques et au sein de la diaspora congolaise, des informations circulent au sujet d’une supposée « liste noire » de journalistes considérés comme hostiles au pouvoir de Kinshasa. Ceux qui y figureraient seraient, selon ces informations, susceptibles de faire l’objet de poursuites, d’arrestations ou de procédures judiciaires.

À ce stade, aucune liste officielle émanant du gouvernement congolais ou de la justice et recensant les journalistes concernés n’a été rendue publique. Cette nuance est importante dans un dossier aussi sensible.

En revanche, plusieurs faits documentés montrent que certains professionnels des médias critiques à l’égard des autorités ont effectivement été confrontés à des poursuites, des arrestations, des menaces ou des violences.

Le phénomène mérite donc d’être observé non pas à travers la seule existence supposée d’une liste, mais à partir d’une succession de faits : procédures judiciaires, mandats d’arrêt, menaces, agressions et départs en exil.

Denise Dusauchoy : de l’arrestation en Tanzanie au retour à Kinshasa

Le cas de Denise Mukendi Dusauchoy constitue l’un des épisodes les plus sensibles de cette séquence.

Arrêtée en Tanzanie, elle a fait l’objet d’une procédure visant son retour en République démocratique du Congo. Les autorités congolaises présentent cette affaire sous l’angle judiciaire et sécuritaire, tandis que ses proches et certains observateurs s’interrogent sur le traitement réservé à une personnalité médiatique dont les prises de position étaient régulièrement critiques envers le pouvoir.

Son retour à Kinshasa a suscité de nombreuses réactions, notamment autour des conditions dans lesquelles elle aurait été transférée. Des informations ont fait état d’un avion affrété pour assurer son retour, mais ces éléments doivent être établis à partir de documents officiels et de sources indépendantes.

L’affaire Dusauchoy pose une question centrale : lorsqu’une personnalité médiatique fait l’objet de poursuites, où s’arrête la responsabilité pénale individuelle et où commence le risque d’une instrumentalisation politique de la justice ?

La réponse appartient à la justice, qui doit pouvoir établir les faits reprochés, garantir les droits de la défense et respecter la présomption d’innocence.

Marina Kabaute : une journaliste dans le silence

Le cas de Marina Kabaute suscite également des inquiétudes. Connue pour ses prises de position sur les libertés publiques, les arrestations qu’elle dénonçait comme arbitraires et le dossier du Registre des appareils mobiles (RAM), la journaliste s’était illustrée par un discours critique à l’égard de certaines pratiques des autorités. Depuis plusieurs mois, cependant, les informations sur sa situation restent difficiles à établir. Sa destination actuelle demeure inconnue, tandis que, selon des informations rapportées dans son entourage, sa famille résidant à Kinshasa ferait l’objet de menaces de la part de personnes non identifiées.

Ces informations, qui nécessitent encore des vérifications indépendantes, soulèvent néanmoins des interrogations sur les conditions de sécurité de la journaliste et de ses proches. Fait-elle l’objet d’une procédure judiciaire ? Est-elle recherchée par les autorités ? Ou s’agit-il d’une disparition liée à d’autres circonstances ? En l’absence de clarification officielle, les inquiétudes persistent. Pour les organisations de défense de la presse, une telle situation rappelle surtout la nécessité de protéger les journalistes et leurs familles contre toute forme d’intimidation, tout en distinguant clairement les procédures judiciaires établies des allégations de persécution politique.

Pero Luwara : l’exil n’a pas mis fin aux risques

Le dossier de Claude Pero Luwara constitue un autre cas particulièrement préoccupant.

Le journaliste congolais, connu pour ses commentaires et analyses critiques envers le pouvoir de Kinshasa, se trouve en Europe, notamment en Belgique, où il a déjà été victime d’agressions.

En 2025, plusieurs personnes avaient été poursuivies en Belgique dans le cadre d’une agression dont il avait été victime. De nouveaux incidents ont depuis relancé les inquiétudes autour de sa sécurité.

Le journaliste avait également fait l’objet de mesures et de déclarations des autorités congolaises, ce qui a contribué à alimenter les tensions autour de sa personne.

Mais il convient là encore de distinguer les faits établis des accusations. Une agression commise en Belgique ne peut être automatiquement attribuée aux autorités congolaises sans preuve d’un lien de commandement ou de financement.

La répétition des incidents justifie néanmoins une vigilance particulière de la justice belge et des organisations de défense de la liberté de la presse.

Steve Wembi : des précédents qui ne datent pas d’aujourd’hui

Le cas de Steve Wembi rappelle que les tensions entre journalistes et autorités congolaises ne sont pas nouvelles.

Le journaliste avait déjà fait l’objet de menaces dans le passé, notamment à la suite de publications portant sur la situation sécuritaire dans l’Est du pays.

Des organisations de défense de la presse et des droits humains avaient alors appelé les autorités congolaises à assurer sa sécurité et à enquêter sur les menaces reçues.

Son cas illustre une difficulté récurrente dans le paysage médiatique congolais : les journalistes qui travaillent sur les questions sécuritaires ou politiques se retrouvent souvent au centre de confrontations particulièrement sensibles.

Rodrigue Katsuva : entre journalisme et guerre de l’information

Rodrigue Katsuva, journaliste et acteur de la vérification des faits, est également régulièrement cité dans les débats autour de la guerre de l’information en RDC.

Son travail sur la désinformation, notamment dans le contexte du conflit dans l’Est, l’a placé au cœur d’un environnement médiatique fortement polarisé.

Dans cette guerre informationnelle, les journalistes et fact-checkers doivent naviguer entre les accusations de propagande lancées par les différents camps et leur obligation professionnelle de vérifier les informations avant publication.

Cette situation rend leur travail particulièrement difficile et expose certains d’entre eux à des campagnes de dénigrement ou d’intimidation.

Quand le journaliste devient une cible politique

Le problème dépasse désormais la question de quelques individus.

Dans un contexte de guerre dans l’Est, la frontière entre journalisme, militantisme, opinion politique et communication de guerre devient de plus en plus difficile à tracer.

Le pouvoir congolais considère certaines voix médiatiques comme participant à la propagande de groupes rebelles ou de puissances étrangères. De leur côté, certains journalistes et acteurs de la société civile accusent les autorités de chercher à criminaliser toute voix critique.

Cette confrontation crée une zone grise particulièrement dangereuse.

Un journaliste peut être poursuivi pour une infraction de droit commun ; un autre peut être accusé de collaboration avec un mouvement armé ; un troisième peut être menacé simplement pour avoir publié une information embarrassante.

Dans chacun de ces cas, la justice doit pouvoir établir clairement les faits et garantir les droits de la défense.

La liberté de la presse face à l’impératif sécuritaire

La RDC évolue aujourd’hui dans un environnement sécuritaire extrêmement tendu. La guerre dans l’Est, les affrontements avec le M23/AFC, les accusations de soutien à des puissances étrangères et la multiplication des campagnes de désinformation ont profondément modifié le rapport entre médias et pouvoir.

Les autorités disposent donc d’arguments liés à la sécurité nationale pour poursuivre certaines personnes.

Mais l’impératif sécuritaire ne devrait pas devenir un instrument permettant de faire taire toute critique.

Le principe fondamental demeure celui de la présomption d’innocence. Une accusation n’est pas une condamnation et une opinion politique, même radicalement opposée au pouvoir, ne constitue pas en elle-même une infraction.

Des journalistes en exil, une nouvelle réalité congolaise

L’Europe est devenue un refuge pour plusieurs journalistes congolais confrontés à des pressions dans leur pays.

Mais les cas d’agressions contre des journalistes congolais établis à l’étranger montrent que l’exil ne signifie pas nécessairement la fin des risques.

Si une implication de personnes agissant depuis la RDC était établie dans de tels incidents, la question dépasserait alors le seul cadre congolais et deviendrait également une affaire relevant de la justice des pays où résident les journalistes concernés.

Une alerte pour la profession journalistique

Au-delà des noms cités, c’est toute la profession journalistique congolaise qui se retrouve face à un dilemme.

D’un côté, les journalistes doivent pouvoir enquêter, critiquer les autorités, révéler les abus et donner la parole aux citoyens sans craindre des représailles.

De l’autre, dans un pays en guerre, ils doivent respecter les règles professionnelles, vérifier leurs informations et éviter de devenir, volontairement ou involontairement, des relais de propagande ou de désinformation.

La responsabilité est donc double : l’État doit protéger la liberté de la presse et garantir des procédures judiciaires régulières ; les journalistes doivent, eux aussi, respecter les règles d’éthique, de vérification et de responsabilité qui accompagnent l’exercice de leur profession.

L’urgence d’une clarification officielle

Face aux rumeurs persistantes autour d’une prétendue « liste noire », une clarification officielle serait aujourd’hui utile.

Le gouvernement congolais pourrait indiquer clairement quels journalistes font effectivement l’objet de mandats d’arrêt, de poursuites ou de procédures judiciaires, et pour quels faits précis.

Une telle transparence permettrait de distinguer les procédures judiciaires ordinaires des accusations de persécution politique.

Elle permettrait également d’éviter que les réseaux sociaux ne deviennent la principale source d’information sur des dossiers judiciaires aussi sensibles.

Le véritable enjeu : préserver l’espace démocratique

Les affaires Dusauchoy et Kabaute, les agressions visant Pero Luwara, les précédents concernant Steve Wembi et les controverses entourant d’autres journalistes illustrent une réalité : le rapport entre le pouvoir congolais et une partie de la presse est devenu extrêmement tendu.

Il serait toutefois dangereux de transformer chaque poursuite judiciaire en preuve automatique de persécution politique, tout comme il serait tout aussi dangereux de considérer systématiquement tout journaliste critique comme un agent d’une puissance étrangère ou d’un mouvement rebelle.

Entre ces deux excès se trouve le rôle de la justice.

Une justice indépendante, des enquêtes transparentes, la protection effective des journalistes et le respect de la présomption d’innocence constituent les meilleurs garde-fous.

Car dans une démocratie confrontée à la guerre, la sécurité nationale et la liberté de la presse ne devraient pas être présentées comme deux valeurs incompatibles. Elles doivent pouvoir coexister dans le respect de la loi.

L’alerte est donc lancée : tant que les autorités ne clarifieront pas publiquement la nature exacte des procédures visant les journalistes concernés, les interrogations sur l’existence d’une éventuelle politique de ciblage continueront d’alimenter la méfiance. Et dans un pays déjà fragilisé par les conflits, la désinformation et la polarisation politique, cette méfiance constitue en elle-même un risque pour l’espace démocratique.

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