Tribune de MUDIMBI BIN MUFITE Zacharie, Économiste, Analyste & Chercheur sur les Questions Monétaires & Finances Publiques.
Le retard observé dans le paiement de certains fonctionnaires au début de l’année 2026 trouve son explication dans la dynamique récente des finances publiques. Une lecture attentive des données publiées par la Banque Centrale du Congo met en lumière une tension de trésorerie marquée, résultant d’un décalage entre recettes mobilisées et dépenses exécutées. Cette situation illustre comment les contraintes budgétaires peuvent se répercuter directement sur la chaîne de paiement de l’État.
- Un déficit de trésorerie plus élevé que prévu
Le plan de trésorerie de janvier 2026 prévoyait :
- Recettes attendues : 1.895,6 milliards de CDF
- Dépenses programmées : 2.583,8 milliards de CDF
Soit un déficit anticipé de 688,2 milliards de CDF.
Or, au 30 janvier 2026 : - Recettes effectivement mobilisées : 1.632,1 milliards de CDF
- Dépenses exécutées : 2.669,6 milliards de CDF
Le déficit réel atteint donc 1.037,5 milliards de CDF, soit 349,3 milliards de plus que prévu.
Ce creusement du déficit constitue la première source de tension de liquidité.
- Des recettes en dessous de la programmation
Le taux de réalisation des recettes n’a atteint que 86,1 % de la prévision mensuelle.
Répartition des recettes :
- Impôts (DGI) : 966,5 milliards CDF
- Douanes (DGDA) : 475,2 milliards CDF
- Parafiscalité (DGRAD) : 190,4 milliards CDF.
L’écart de 263,5 milliards de CDF entre recettes prévues et réalisées réduit la capacité immédiate de l’État à honorer tous ses engagements.
- Une dynamique de dépenses supérieure aux prévisions
Les dépenses publiques ont atteint 2.669,6 milliards de CDF, soit 103,3 % de la programmation.
Structure des dépenses :
I. Dépenses courantes : 1.444,9 milliards CDF.
- Salaires des agents publics : 374,3 milliards CDF
- Fonctionnement institutions/ministères : 534 milliards CDF
- Subventions : 450,5 milliards CDF
II. Dépenses en capital : 386,4 milliards CDF.
III. Dépenses exceptionnelles : 677,7 milliards CDF.
Autrement dit, le poids combiné des dépenses courantes et exceptionnelles absorbe une grande part de la trésorerie disponible, accentuant directement la pression sur les flux de paiement. Dans un contexte où les recettes entrent en deçà des prévisions, cette masse de décaissements rend la gestion de la liquidité particulièrement délicate, avec des effets potentiels sur le calendrier de paiement, y compris celui de la paie des fonctionnaires.

Dès lors, une interrogation légitime s’impose dans le débat public : quelles sont concrètement ces dépenses exceptionnelles ?
Seul le ministre des Finances, Doudou Fwamba Likunde Li-botayi, pourra nous répondre.
- Le lien direct avec le retard de la paie
La masse salariale représente une obligation prioritaire, mais elle s’inscrit dans un contexte de liquidité contrainte :
- Recettes insuffisantes
- Dépenses supérieures aux prévisions
- Besoin de financement urgent
Lorsque les entrées de trésorerie ne suivent pas le rythme des décaissements, l’État procède à des arbitrages temporels. Ces décalages peuvent toucher la paie, non par absence de crédits budgétaires, mais par manque momentané de liquidités.
Autrement dit, le retard de paiement est une conséquence mécanique du déséquilibre de trésorerie.
- Le recours au financement : un amortisseur temporaire
Le déficit a été couvert par des émissions de titres publics. Cette solution permet de maintenir la continuité financière, mais elle agit à court terme. Tant que la synchronisation recettes-dépenses reste fragile, le risque de tension persiste. - Pistes de solutions concrètes
A. Mobilisation massive et réaliste des recettes
- L’État doit renforcer la collecte fiscale et parafiscale, optimiser les régies financières et réduire l’écart entre prévisions et recettes réelles.
- Mettre en place un suivi hebdomadaire ou bihebdomadaire des encaissements pour anticiper les tensions et adapter les décaissements.
- Ajuster les prévisions budgétaires pour qu’elles reflètent la réalité opérationnelle des recettes, afin de limiter les écarts structurels qui génèrent des retards de paiement.
B. Encadrer strictement les dépenses exceptionnelles
- Créer un comité de validation pour toute dépense exceptionnelle supérieure à un seuil défini.
- Obliger à justifier et documenter chaque dépense exceptionnelle avant décaissement.
C. Optimiser le recours au financement
- Planifier à l’avance les émissions de titres publics pour couvrir les besoins ponctuels.
- Synchroniser le calendrier des financements avec les échéances de paie et dépenses courantes.
- Réduire la dépendance aux financements d’urgence qui créent des effets de retard.
D. Moderniser le suivi de trésorerie
- Déployer un système numérique intégré de suivi en temps réel des recettes et décaissements.
- Permettre aux décideurs de simuler les scénarios de tension et d’arbitrer rapidement.
E. Renforcer la transparence et la communication
- Publier des rapports simplifiés sur l’exécution des paiements, y compris la composition des dépenses exceptionnelles.
- Permettre aux agents et au public de comprendre les arbitrages, afin de préserver la confiance sociale.
- Évaluer l’impact de ces dépenses exceptionnelles sur la trésorerie disponible pour les obligations prioritaires et sur celles pour lesquelles elles ont été initialement affectées.
En conclusion, le retard de la paie des fonctionnaires n’est pas un incident isolé : il reflète une tension structurelle de trésorerie, alimentée par des recettes inférieures aux prévisions et des dépenses supérieures à la programmation, en particulier les dépenses exceptionnelles dont l’impact sur la trésorerie reste à clarifier.

La régularité salariale dépend donc d’un pilotage budgétaire rigoureux, d’une mobilisation massive et réaliste des recettes, et d’un encadrement strict des dépenses exceptionnelles, afin de garantir que les fonds disponibles soient utilisés conformément à leur affectation et priorisés pour les obligations essentielles.
Pour préserver la stabilité sociale et institutionnelle, il est impératif que le ministère des Finances, sous la direction de Doudou Fwamba Likunde Li-botayi, clarifie la nature exacte de ces dépenses exceptionnelles et mette en place des mécanismes transparents de suivi. La régularité de la paie n’est pas seulement une question administrative : elle constitue un indicateur clé de gouvernance financière, de confiance publique et de crédibilité de l’État. Chaque jour de retard sur la paie n’affecte pas que les chiffres : il touche des familles, des foyers et des vies. La régularité salariale est un devoir social autant que financier.















